26 septembre 2008

Pourquoi j'aime “Point de côté” de Josyane Savigneau

Je n'aurais jamais lu Point de côté (Stock), le livre de Josyane Savigneau, si je ne la connaissais pas. Ou peut-être dans 10 ans, un été, au hasard de mes trouvailles dans la bibliothèque de mes beaux-parents. Parce que les autobiographies, de même que l'autofiction, me gonflent. Les gens qui racontent leur vie m'ennuient. C'est l'hôpital qui se moque de la charité, me direz-vous, parce que je fais quoi d'autre, sur ce blog, que de raconter ma vie? C'est exact, ça démontre juste, une fois de plus, que je suis pleine de contradictions.

J'ai donc lu Point de côté parce que je connais Josyane Savigneau — elle a longtemps été la chef de ma mère au Monde des Livres et, moins longtemps et plus récemment, celle (pas exactement mais c'est pour faire bref, pour une fois) de MyLove. J'ai lu et j'ai aimé. D'abord parce qu'elle écrit super bien. C'est peut-être naïf comme remarque, puisque je l'ai lue, beaucoup, dans Le Monde, mais on n'écrit pas de la même façon un article et un livre, qui n'est pas juste un “livre de journaliste”. Là, elle a la place de laisser s'épanouir sa plume, et c'est un bonheur. Elle parle du Monde, bien sûr, mais pas trop; des attaques dont elle a fait l'objet au fil des années, avec beaucoup de dignité, sans tomber dans la rancœur, ce qui pourtant aurait été humain; et beaucoup d'elle-même, et finalement, c'est ça, le plus intéressant, j'en suis la première surprise (cf mes réserves sur les autobiographies au début de ce message). Son enfance à Châtellerault, du “mauvais côté du pont”, sa découverte de Simone de Beauvoir, son émerveillement pour New York, et plus tard, Le Monde, les rencontres avec, entre autres, Philippe Sollers (une amitié qui lui a été tellement reprochée que c'est à se demander pourquoi, à part dans le milieu de l'édition et de la critique littéraire, tout le monde s'en bat le coquillard avec une patte d'alligator femelle), Philip Roth, Marguerite Yourcenar, Eudora Welty, Françoise Sagan, Hector Bianciotti, Edwige Feuillère et, bien sûr, Juliette Gréco.

J'ai été hallucinée par l'interview dans Têtu — et ce n'est pas (juste) parce que j'ai quitté ce journal en plein désamour. Après une intro trop longue et tendancieuse, les questions ne portent quasiment que sur les amours de Savigneau, ou plus précisément sur avec qui elle a baisé ou non. J'ai longtemps essayé de convaincre des lectrices potentielles, mais pas seulement, que Têtu n'était pas un journal de cul, mais finalement, peut-être que si, par moments. Est-ce que Josyane Savigneau a couché avec Juliette Gréco? Bien sûr on se pose la question, on aime tous les ragots, mais le plus amusant, c'est de se poser la question, la réponse n'a pas d'importance. Honnêtement, si elle répondait “Oui”, ça changerait quelque chose à votre vie?

Ce qui compte le plus pour moi, ce n'est pas de faire rentrer Jo dans une case, d'autant que comme me le répétait mon amie Karla à l'époque de mes études à Glasgow (elle s'était donné le rôle d'ersatzmutter vis-à-vis de moi, ce qui pour une gamine larguée en plein coming-out est une chance incroyable), rien n'est définitif. Même moi, en couple depuis 14 ans avec MyLove, je ne peux pas préjuger de l'avenir, même si j'ai une bonne idée de ce que j'aimerais qu'il soit. Mais on ne peut jamais être sûr de rien, je rencontrerai peut-être une femme, voire un homme, dans 20 ans qui fera basculer ma vie. J'espère que non, parce que j'aime trop ma vie telle qu'elle est, avec MyLove, MyLittleLove et notre jolie famille réinventée, mais on ne sait jamais. Bref, Jo n'entre pas dans les cases. Elle n'est pas hétéro à 100%, elle n'est pas non plus lesbienne à 100% et je ne suis même pas convaincue qu'elle se voit bisexuelle.

Ce qui m'intéresse en revanche, c'est qu'elle ait l'impression que si elle avait fait un coming-out de lesbienne clair et ferme, elle aurait été mieux protégée contre les attaques. Parce qu'elle aurait fait partie d'une communauté. Non seulement je pense qu'elle a raison, mais cela me pousse à me demander si ma communauté, justement, la communauté homo au sens large, ne devrait pas s'interroger sur son rôle et ses devoirs lorsque l'un des siens a besoin d'être entouré, fût-il à la marge. Ne sommes-nous pas justement une communauté de gens (que ce mot est laid, il faut que je trouve mieux la prochaine fois) à la marge, hors normes? Un gay patenté épouse une femme et nous crions à l'homophobie intériorisée. Qui existe, c'est clair, mais parfois un gay tombe juste amoureux d'une femme. Certains trouvent aussi que Bertrand Delanoë n'est pas assez gay parce qu'il n'est pas aussi extraverti que son homologue berlinois Klaus Wowereit. On en revient aussi à la question du coming-out, ou du non coming-out, des célébrités. Et si c'était juste une question de caractère? C'est grave, docteur? Nous nous plaignons — généralement à juste titre — du rejet dont nous faisons l'objet en tant que lesbienne, gay, bi, trans, queer en tous genres, mais sommes-nous vraiment plus ouverts, plus accueillants? Une communauté, c'est comme une famille: on n'est pas obligés de tous s'aimer, mais quand l'un des membres patauge dans la mélasse, il doit pouvoir compter sur les autres. Et non, ce n'est pas une métaphore pour parler de la crise financière actuelle.

Point de côté, de Josyane Savigneau (Stock). En librairie le 2 octobre 2008.

17 commentaires:

Roffi a dit…

Excellent - je vous rejoins à 1000%. Concernant le livre de Josyane Savigneau, j'attends avec impatience sa sortie en librairie. Ce que vous en dites est très beau, très authentique. Et les questions que vous soulevez sont les bonnes...

martine silber a dit…

voilà une vraie, belle, critique qui pose de vraies questions. merci de cette lecture et vive nous!

Roffi a dit…

L'autre intéressante question soulevée par ce très bon papier est celle de l'autofiction. Qu'est-ce que c'est, au juste ? On a justement tendance à la confondre avec l'autobiographie. Or il y a le mot fiction dedans. Ma définition perso de l'autofiction est l'invention du réel tel que je l'aurais voulu - mais hélas... gros plantage la plupart du temps ! Cependant, le courrier des lecteurs que je reçois me laisse penser que tous croient connaître ma vie sexuelle, mes amours... Ils ont tout faux ! Bref, cet article appelle beaucoup de commentaires...

Judith Silberfeld a dit…

Mon problème, avec l'autofiction, c'est que certains auteurs entretiennent eux-mêmes la confusion avec l'autobiographie. Du coup, quand ils décident de réinventer tel ou tel épisode de leur vie, pour peu que je sois au courant de cet épisode,je me sens flouée. C'est probablement injuste de ma part, mais si je me laisse entrer complètement dans une histoire, j'ai envie d'y être en confiance.

Roffi a dit…

Nous sommes d'accord... Là encore, vous soulevez la vraie question. Certains auteurs jouent avec l'autofiction dans le seul but d'attirer le client et de faire causer la presse - donc le genre est dénaturé, cela devient une opération commerciale. Pour ma part elle me permet juste d'explorer, par le biais du "Je", des recoins que je ne veux surtout pas visiter. J'essaie donc, en inventant un réel que j'aurais souhaité, de parvenir à une forme de vérité nue. Grand pari, que j'ai souvent raté... Hé hé : cent fois sur le métier remettre son ouvrage...

Xavier a dit…

Pas lu le livre, mais très beau post. :)

Roffi. a dit…

Le livre je Jo. S. paraît demain - jetons-nous dessus. Suis allée chez ma libraire ce matin, qui ne l'avait pas encore. En attendant, ce débat sur l'autofiction/autobiographie est passionnant en effet. Où est la ligne jaune ? dans la tête ou dans le réel ? les deux confondus ? C'est ça l'idéal... mais si rarement atteint. Il faut maîriser le fantasme sans le bâillonner et sans nuire... Ne pas se poser la question de l'honnêteté, car sinon il n'y aurait plus de roman, mais tout de même s'interroger sur les capacités de nuisance d'un livre. Bref, je répète : cent fois sur le métier...

sylvestre Rossi a dit…

Les homos sont souvent très intolérants et puérils. Jo c'est Jo. De la même façon qu'elle se fiche de l'esprit "méritant" ( issu d'un milieu populaire ou bourgeois ) elle se fiche de l'esprit de communauté ( homo ou hétéro ). Elle a raison, on ne peut l'étiqueter et c'est bien. J'ai également interviewé Josyane Savigneau pour le mensuel Corsica. Elle taille comme il se doit Angelo Rinaldi et dit toute son admiration pour Marie Susini, Catinchi et tant d'autres corses avec qui elle a travaillé.

Judith Silberfeld a dit…

@sylvestre rossi

Je vous rejoins sur le respect que vous semblez porter à Josyane Savigneau, mais évitons, si vous le voulez bien, les généralités sur qui que ce soit. Je ne veux pas tomber dans le "c'est celui qui dit qui y est", mais votre première phrase contient sa propre auto-critique.

sylvestre Rossi a dit…

@Judith
C'est vous Judith qui avez dit que les romances entre Jo et je ne sais qui, c'était tout ce que le journal "Têtu" retirait de la lecture de Point de coté... C'est indéniablement puéril. Vouloir s'accaparer quelqu'un parce que cette personne est homo en lui déniant le droit d'être avant tout une artiste discrète c'est plutôt intolérant. Je constate. Vous pensez bien que je ne suis pas homophobe.

Judith Silberfeld a dit…

@sylvestre
Je ne vous connais pas, je ne sais pas si vous êtes ou non homophobe. Si vous êtes sur ce blog, j'espère que non ;-)
Nous sommes donc d'accord: l'interview de Têtu est puérile. Ça ne veut pas dire que tous les homos le sont.
On passe à autre chose?

sylvestre Rossi a dit…

Vous avez fière allure dans votre cuisine, Jude, votre poële bien en main. Gare à celui qui s'y risque!
Bises
S.

Judith Silberfeld a dit…

@sylvestre
Vous ne savez pas à quel point :-)

Sylvestre Rossi a dit…

Chère Jude ( Hey ! ), Veuillez remercier votre maman pour moi. Je n'arrive pas à poster sur Marsupilamina (?). J'appréciais beaucoup les papiers de votre mère dans Le monde des livres. De plus, c'est une hispanisante tout comme ma soeur qui est prof à Jussieu. Qu'elle ne s'inquiète pas, elle peut faire des formations, ça occupe. Moi, comme ça, j'ai eu un C.A.P de maçon, si, si, et un diplôme de vendeur et technicien dans le vin. Il y a une vie après "Le Monde" ! Il y a une vie après n'importe quoi.
Bises
S.

Judith Silberfeld a dit…

@sylvestre
J'ai lu votre interview sur le blog de ma mère, en effet. Et j'ai transmis votre message.

martine silber a dit…

@sylvestre rossi
b'en pourquoi vous ne pouvez pas enregistrer de commentaires sur mon blog? Encoe une bizarrerie...cela dit j'ai lu votre papier sur le blog e david genzel, ça tourne, ça tourne...
PS j'ai un peu de nostalgie d'un autre Monde, mais je n'arrête pas de faire des tucs, je vais même racheter un passe navigo

martine silber a dit…

mon problème avec l'autofiction c'est que ou c'est de la littérature ou ça m'emmerde